
Un loup pour l’homme
Il y a quelque chose de prodigieusement agaçant chez Geralt de Riv, c’est son côté mâle α. Je dis ça parce que je suis féministe, c’est vrai. En fait, ce qui me fait chier, c’est pas que Geralt de Riv soit un mâle α, c’est que les mecs comme lui envahissent dans la littérature, le cinéma, le jeu vidéo et le jeu de rôle. Comment si on pouvait pas représenter les hommes autrement.
Il y a un truc de bien avec le féminisme. Son ambition est pas seulement d’améliorer la condition des femmes, mais aussi d’améliorer celle des hommes. De les montrer dans leur diversité, pas de les cantonner dans un seul rôle.
Le mâle α. Quand on parle du mâle α, on pense d’abord au loup, à ce leader de meute. Sauf que voilà, y a pas de mâle α chez les loups. L. David Mech, qui a mis en place le concept, s’est finalement rendu compte qu’il avait fait une erreur : y a pas de mâle α chez les loups. Non. Les loups sauvages vivent en famille, et les parents se chargent de leur famille. Un peu comme chez les humains.
En littérature, au cinéma, dans le jeu vidéo et le jeu de rôle, le mâle α est devenu un mème, un cliché.
On le reconnaît à un certain nombre de caractéristiques :
— Il a la quarantaine.
— Il a des muscles saillants.
— Il parle peu.
— Il a une voix grave, comme s’il avait fumé 4 paquets de cigarettes par jour depuis qu’il a 8 ans.
— Il ne montre pas ses sentiments.
— Il ne ressent pas la douleur.
— Il sait se battre comme personne.
— Il ne prend pas soin de son apparence, mais la saleté glisse sur lui.
— Toutes les femmes qui le voient sont sexuellement excitées par lui.
— Il baise comme personne.
— Il n’est jamais ridicule et il ne fait jamais le con.
Une caricature. Cette image caricaturale de la virilité est un mythe inaccessible. Personne peut être comme ça. Son empathie, à peine supérieure à un bloc de marbre, le classerait parmi les sociopathes. Et honnêtement, on se ferait chier avec lui.
Du coup, je me demande pourquoi on en fait l’homme idéal. Franchement, tu voudrais lui ressembler ? Participer à cette compétition pour devenir LE mâle α. Regarde Superman, de Christopher Reeve à Henry Cavill, il est devenu si gonflé qu’il est sur le point d’exploser. Et je te parle pas du reste de la Justice League.

C’est doublement une caricature. Le mâle α est seulement adapté dans un univers où il est le seul de son espèce, comme Clint Eastwood. Tous les autres hommes qu’il croise doivent lui être inférieurs, sinon il souffre de la comparaison. Il est plus le leader, mais clone parmi les clones.
Et c’est le drame. Geralt de Riv ressemble à Shepard, Adam Jensen, Aiden Pearce et tant d’autres. Dans le jeu The Witcher 3: The Wild Hunt, comme dans la série littéraire Le Sorceleur, Geralt de Riv croise seulement des femmes aussi caricaturales que lui, toutes jeunes et belles, des magiciennes aussi, jeunes et belles par magie. On se lasse.
Un brin d’originalité. On pouvait s’attendre à un brin d’originalité en lisant Le Dernier Vœu. Géralt de Riv était présenté comme un mutant, un paria, un étranger. On le prend pour un Riv, un habitant de la Rivie, à cause de son accent, sans qu’on sache bien d’où il vient. C’est un sorceleur, un chasseur de monstres. Chacune de ses histoires fait écho à un conte connu et en donne une relecture cruelle. La Belle et la Bête, Raiponce, même son surnom de “Loup Blanc“ fait écho à nos légendes.
Ça rappelle la première saison de la série Grimm. Mais, très vite, l’auteur s’épuise et se détache de son inspiration première. Dommage. On reste avec un mâle α dans un univers tristement medfan qui cumule les poncifs. Et le jeu vidéo tombe dans les mêmes écueils. Sous prétexte d’un univers médiéval, on fait des femmes des potiches ou des sorcières manipulatrices.
Ciri, la pupille de Geralt, pourrait sortir du lot. Elle est jeune et jolie, elle sait se battre et elle a une destinée. Alors, évidemment, elle se bat en talons hauts avec un décolleté jusqu’au nombril, et elle est pas aussi doué que son protecteur. C’est lui qui la guide tel un père, et influe sur son histoire. Enfin à peine. Elle est là pour affronter un dernier adversaire dont on montre rien…