
Le Livre de l’Un
“Quand tu poses une question, prépare-toi à entendre la réponse.”
Proverbe gnome.
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Les gardes du sanctuaire se sont effacés devant elle. Sa réputation la précède. Nazarine est diaconesse et querelleuse.
Les querelleuses n’accèdent jamais au rang d’archidiaconesses, mais elles n’ont de compte à rendre à personne. Les Trois Impératrices les veulent à la fois libres et humbles, toutes entières dévouées à leur tâche. On les appelle “Très Révérées” et la Querelle accapare leur vie.
La Querelle est née avec le culte des Trois. “Il n’est d’autre voie que celle qu’Elles nous montrent”, affirme le dogme impérial et les novices se chargent de l’enseigner aux fidèles. Les querelleuses, elles, se forcent à étudier les autres croyances. Un intérêt qui n’est pas motivé par la curiosité, mais parce qu’elles savent qu’il ne faut jamais négliger ses adversaires.
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Nazarine est arrivée dans la grand-salle où l’archidaconesse entretient sa cour. Les portes se referment derrière elle. Nazarine est habituée aux accueils glacés. Il est rare de recevoir une querelleuse avec courtoisie.
D’un pas assuré, Nazarine traverse la cour bruissante des novices et des demoiselles. Lentement, le silence se fait. Elles sont plusieurs à l’avoir reconnue, à la marque de la Querelle qu’elle porte sur son front. Toutes guettent la réaction de l’archidiaconesse dont la bouche disparaît derrière un large éventail de cynthésine.
Nazarine s’arrête au pied de l’estrade et s’incline avec respect, traçant dans les airs le signe des Trois. Elle n’attend toutefois pas qu’on lui donne la parole.
“Je m’incline devant vous, Gracieuse Séfiane. Je suis ici sur votre ordre et à votre demande.”
“Sur mon ordre, Très Révérée Nazarine ? Vraiment ?” L’archidiaconesse montre un sourire avant de remonter son éventail. “Allons ! En avez-vous besoin ?”
L’accueil n’est pas aussi froid qu’on pourrait s’y attendre. Nazarine apprécie l’aimable perfidie et répond par un sourire égal. L’archidiaconesse maîtrise parfaitement l’étiquette.
Séfiane se lève alors et descend les marches de l’estrade jusqu’à son invitée.
“Les isabelles sont magnifiques en cette saison. Les nôtres ne sont pas aussi belles que celles des Hautes Demeures, mais je ne me lasse pas de les contempler.”
Nazarine admire l’art consommé de l’archidiaconesse. En une remarque, elle a fait d’une visite imposée une simple visite de courtoisie. Aucune des deux elfes ne se connaissait avant ce jour, mais Séfiane la présente à la cour comme une vieille amie, une manière de passer au-delà de leurs rangs respectifs. Dans la salle, la tension retombe et les conversations reprennent leur train.
L’archidiaconesse embrasse Nazarine, tout en la foudroyant du regard. Seules une diaconesse et deux novices rejoignent Séfiane pour former sa suite. Une évidente marque de confiance. Nazarine se doit de faire de même et fait signe à sa propre suite de disposer. Seule sa plus proche novice l’accompagnera.
Les deux elfes font mouvement ensuite vers les portes des jardins intérieurs en échangeant des mondanités. Les jardins, à l’écart, se prêtent traditionnellement aux conversations frivoles.
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“J’aime ces jardins”, confie Séfiane à Nazarine, une manière de lui dire qu’elles sont à l’abri des oreilles indiscrètes. “Pernistelle vous portera le coffret que vous êtes venu chercher. Pernistelle ?”
La diaconesse qui accompagne sa supérieure s’incline respectueusement avant de se charger de la tâche qu’on lui confie.
“Vous me facilitez grandement la tâche, Gracieuse Séfiane. Je crois que j’aurai besoin de rester seulement quelques jours.”
“J’espère ne pas vous ennuyer davantage”, lui confie l’intéressée avec un sourire.
“Dans ce cas, il est inutile d’abuser de votre hospitalité.” Nazarine choisit d’être directe. “Ce coffret, d’où le tenez-vous ?”
“Un concours de circonstances, mais… Laissez-moi d’abord vous parler de ce sanctuaire.”
“Est-ce nécessaire ?”
“Ce n’est pas inutile.” Un sourire à nouveau. “Vous aurez sûrement remarqué qu’il n’est pas de style impérial.”
“Pourtant…”
“C’est à s’y méprendre, n’est-ce pas ? Nos novices se donnent beaucoup de mal.”
“Vos novices ?” s’étonne Nazarine. Les travaux d’architecture et de maçonnerie sont habituellement confiés aux gnomes.
“Ce sanctuaire est plus ancien qu’il n’y paraît. Ne vous fiez pas à son excellent état de conservation. Il existait déjà du temps de l’odieuse Domination Nantie.”
Séfiane fait une pause pour mesurer l’impact de ses déclarations. Si Nazarine est surprise, elle n’en montre rien et enchaîne aussitôt :
“Un bâtiment administratif, quelque chose du genre ?”
“En effet. Après la chute de la Domination, l’endroit est resté longtemps à l’abandon avant qu’on nous le cède. Nous l’avons pourtant trouvé en excellent état.”
“Une ancre ?”
“Non pas une, quatre !”
Quatre ! Nazarine est un instant désarçonnée. Chacun sait que la magie s’abîme avec le temps et que même les plus beaux palais finissent par tomber en ruines. À moins, bien sûr, que quelqu’un ne s’attache à les entretenir pour l’éternité en donnant son âme au bâtiment. Peut-on imaginer plus grand sacrifice ? Et il y aurait quatre ancres pour ce seul édifice ? L’âme de gnomes, sûrement. La Domination Nantie leur vouait une haine sans limite… On s’est probablement servi d’eux, comme on se sert d’esclaves. Ils n’étaient pas volontaires, on les a forcés. Quelle barbarie !
Nazarine s’appuie contre une colonne comme pour sentir leur présence. Ce devait être des gnomes solides et talentueux, de grands maîtres. Combien les Nantis en ont-ils sacrifiés ? Des millions de gnomes ont trouvés la mort sous le régime nanti. Les uns exécutés, les autres comme ici… Pourtant la colonne est froide et Nazarine ne perçoit pas le moindre souffle de vie. Depuis combien de temps sont-ils enfermés ?
Séfiane ramène la querelleuse à la réalité.
“Une sinistre facture, mais un excellent ouvrage. L’âme des gnomes s’est si parfaitement jointe avec la pierre qu’il n’est plus possible de les en séparer.”
“Il a dû être facile de refaire les lieux”, rétorque Nazarine avec ironie.
“Détrompez-vous, ma chère. Les lieux imprégnés d’une âme résistent à l’oubli, mais aussi au changement. Il nous a fallu du temps pour le comprendre. Nous avons passé plusieurs années à mesurer la résistance des lieux, leur opposition latente. Un gnome aurait très vite compris les choses, mais nous n’avons pas leur talent. Plusieurs novices se plaignaient de vivre ici, d’autres, au contraire, s’y plaisaient trop bien. Alors nous avons choisi de travailler différemment. Celles qui avaient une affinité avec les âmes des lieux ont su trouver les mots. Nous n’étions que de nouvelles occupantes, moins exigeantes que les précédents, mais aussi plus douces.”
“Beau travail”, conclut Nazarine, “mais vous ne me parlez pas de cela pour que je m’extasie sur votre ouvrage.”
Séfiane a un regard noir. Elle s’est laissée aller, mais elle se reprend aussitôt.
“Tenez, voici Pernistelle qui revient. Comme je vous le disais, nous avons trouvé ce coffret un peu par hasard. La Promenade des Mornes Reflets est rarement empruntée. Nous ne comptions pas en refaire la décoration : les statues qui y nichent ne sont pas sans grâce, et rien ne permet de voir en elles la moindre survivance de l’odieuse Domination Nantie. L’une d’elles pourtant avait ce coffret de pierre sous le pied. Il était passé inaperçu. C’est Flammelle, une jeune novice, qui l’a trouvé si délicat qu’elle a voulu l’ouvrir. Par jeu sans doute, quand elle a trouvé ces écrits.”
Au même instant, Pernistelle ouvre le coffret qu’elle venait d’apporter.
Nazarine sourit de l’effet calculé de Séfiane. Les écrits piquent cependant la curiosité de la querelleuse. Trois feuillets couverts d’une écriture fine et enluminés d’étincelle, tous trois soigneusement pliés. Ce sont… Elle se fige. Comment est-ce possible ? Venir pour une enquête de routine et tomber sur un tel trésor ! Si l’archidiaconesse avait conscience de leur valeur, elle n’aurait pas agi avec une telle désinvolture.
Nazarine se force à quitter les écrits des yeux pour fixer l’archidiaconesse. De toute évidence, sa stupeur a provoqué le trouble. Séfiane ne s’attendait pas à sa réaction. Nazarine se reprend.
“Vous avez parlé d’une novice ?”
“Flammelle, oui. Elle est toujours parmi nous”, dit Séfiane en montrant l’une des deux novices qui l’accompagnent. La toute jeune elfe rougit et baisse les yeux.
“Après cet incident, j’ai cru bon de la prendre à mon service. Je savais que vous voudriez l’entretenir. La cour ne se souciera pas de vous voir parler à une de mes suivantes, mais je ne veux pas vous voir conduire un interrogatoire.”
“Vous ne voulez pas ?”
L’archidiaconesse soutient la voix impérieuse.
“En d’autres circonstances, j’aurais tout fait pour ne pas vous recevoir, mais la situation actuelle est tendue. Il y a des espions jusqu’au cœur de ce sanctuaire, et je ne veux pas leur donner l’impression de la moindre division au sein de notre maison.”
“Vos préoccupations ne m’intéressent pas,” tranche Nazarine, “j’œuvre pour la Querelle. Et ce que vous venez de trouver…”
“Ne m’intéresse pas davantage !” siffle Séfiane avant de se ressaisir. “Je vous faciliterai la tâche, et vous n’alourdirez pas la mienne.”
“Qu’il en soit ainsi,” conclut Nazarine.
“Maintenant, si vous voulez bien, marchons,” enchaîne Séfiane. “Je vous avais promis de vous montrer mes isabelles.”
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Ensemble, elles parcourent les jardins, mais Nazarine ne pense qu’aux feuillets qu’elle vient de trouver. Comme elle voudrait se trouver seule dans ses appartements au lieu faire la conversation.
L’archidiaconesse continue.
“Flammelle affirme ne pas avoir gardé ces feuillets plus de deux ou trois jours. Elle voulait les lire à tête reposée. La langue est archaïque et émaillée de ces formules maladroites qu’affectionnent les gnomes. Les perpétuelles références à “l’Un” l’ont troublée. Elle s’est confiée à Pernistelle qui a la charge des mémoires sacrées. Celle-ci a jugé bon de me remettre les textes sans tarder. Je me devais à mon tour d’en informer la Querelle. Je ne sais s’il est question d’une ancienne divinité que révéraient les gnomes…”
“Le Livre de l’Un”, coupe Nazarine, “ces feuillets proviennent du Livre de l’Un ! Des originaux ou des copies ? Je penche pour des originaux.”
“Le Livre de l’Un ?”
C’est au tour de Nazarine de conduire la discussion.
“Tout ce que je peux vous apprendre n’est que pures conjectures. Nous ne savons rien de très précis. Il y a des millénaires, les gnomes étaient plus nombreux que les elfes. Nous savons peu de choses de leurs anciennes croyances, mais il semble qu’ils aient senti le besoin de les mettre par écrit. On dit que neuf sages se seraient attelés à la tâche et auraient couché leurs écrits dans neuf volumes. De ces neuf volumes, ils auraient fait neuf copies, destinées aux neuf Pères Fondateurs.”
“Les Pères Fondateurs ?”
Nazarine enchaîne. “Leur nom fait référence à la création du monde, la Fondation. Nous ne savons pas exactement qui ils sont.”
“La création du monde ?”
“Oui, les gnomes ne croient pas à la légende des Seigneurs de l’Aube. Pour eux, l’Aube et le Firmament ne feraient qu’un, éternel et indissociable. C’est le peu que nous savons de la Fondation tel que le rapporte le Livre de l’Un. Lors des massacres nantis, les doctes de l’Un ont été tués et leurs copies détruites. La Doctrine est morte avec eux.”
“Et ces doctes ?”
“Des sortes de prêtres chez les gnomes. Tous sont morts lors des Guerres Thaumaturgiques, nous n’en avons retrouvé aucun. En revanche, la tradition a perduré. Il y aurait dans le Livre de l’Un un sens obscur, caché entre les lignes, que seule une infinie patience pourrait révéler. Pour une poignée de gnomes, les catalystes, le Livre de l’Un est devenu le Livre des Révélations. Ces gnomes recherchent les fragments des premiers livres, les feuillets originaux, pour reconstituer ce que les Nantis ont détruits. Des feuillets dispersés et dissimulés au cours des Guerres Thaumaturgiques.”
“Ces écrits proviendraient du Livre de l’Un ?”
“Oui, Gracieuse Séfiane. À ce jour, la Querelle possède dix-sept d’entre eux, et vous m’en apportez trois. Certainement des originaux. Vous rendez-vous compte de l’importance de cette découverte ?”
Séfiane ne comprend pas.
“Ce ne sont que des écrits. N’importe qui peut en faire une copie !”
“Une copie, oui, mais certainement pas fidèle. Ce n’est pas le texte lui-même qui compte. Ce sont les indices. La couleur d’une lettre peut-être, sa place…”
“Un indice sur quoi ?”
“Sur l’Ordonnancement Suprême. Sans doute l’une des théories les plus fantaisistes qui soit. La Doctrine enseigne que les gnomes sont les serviteurs de l’Un et qu’ils ont créé le monde tel qu’Il leur a enseigné. Les terres seraient nées de leurs mains et chacune aurait une âme. Au terme de la Fondation, les neuf Pères Fondateurs se seraient unis à neuf terres parfaites, les Joyaux de l’Un. La puissance de ces Joyaux serait telle que si ces neuf terres venaient à se trouver dans une configuration particulière, toutes les terres s’ordonneraient et entreraient en résonance. Les courants magiques entre les terres seraient à leur intensité maximale, fusionnant toutes les Réalités en une seule : la Réalité Ultime. Alors, les portes du Royaume de l’Un s’ouvriraient. Naturellement, les catalystes sont les seuls à croire à cette fable, mais la Querelle ne néglige aucune piste.”